L’empreinte indélébile de la locomotive lyonnaise sur le bitume
Lorsqu’on évoque le transport routier en France, un nom résonne avec une puissance particulière, même plusieurs décennies après sa disparition commerciale : Berliet. En cette année 2026, la passion pour ces colosses de la route ne faiblit pas, bien au contraire. Le logo à la locomotive, symbole de force et de mouvement, continue de faire vibrer le cœur des amateurs de mécanique lourde et de patrimoine industriel. Le Camion Berliet incarne une époque où la robustesse primait sur l’obsolescence programmée, façonnant les paysages de nos nationales et participant activement à la construction de la France moderne.
Pourtant, réduire la firme de Vénissieux à ses seuls poids lourds serait une erreur historique majeure. L’aventure industrielle initiée par Marius Berliet au tout début du XXe siècle est une fresque complexe, mêlant audace technique et pragmatisme économique. C’est une histoire de résilience, d’innovation et d’hommes qui ont forgé, boulon après boulon, une légende mécanique.
Des débuts méconnus : quand Berliet rivalisait avec les voitures de luxe
Il est fascinant de constater, avec le recul de l’histoire, que l’entreprise fondée en 1901 n’était pas prédestinée à devenir le géant du transport routier que nous connaissons. À ses origines, la production se concentrait essentiellement sur l’automobile. Jusqu’en 1939, les chaînes de montage sortaient des véhicules de tourisme qui, bien que moins célèbres aujourd’hui que leurs homologues utilitaires, témoignaient déjà d’un savoir-faire exceptionnel. Marius Berliet, visionnaire, avait même commencé par des modèles haut de gamme, comme la 40 HP de 1906, avant de tenter de démocratiser sa production.
La diversité des modèles est surprenante. De la petite 8 CV Type VIL à l’imposante 22 CV, la gamme tentait de répondre à tous les besoins. L’année 1933 marqua un tournant technique avec l’arrivée de la 944 et de la 1144, donnant naissance à la célèbre « Dauphine ». Ce nom, désignant initialement un type de carrosserie, devint emblématique. Malheureusement, face à la concurrence féroce de la Citroën Traction, plus moderne et moins onéreuse, et malgré une ultime tentative avec la VIRP 2 (une base de Peugeot 402 rebadgée), la branche automobile s’éteignit à l’aube de la Seconde Guerre mondiale.
C’est ce recentrage stratégique, imposé par les réalités économiques et la demande croissante de logistique, qui a propulsé l’histoire Berliet vers sa véritable destinée : le poids lourd. Pour les passionnés qui souhaitent explorer davantage cet héritage technique régional, il est possible de découvrir des véhicules d’exception conservés à Lyon, berceau de cette aventure industrielle.
Le tournant décisif de la Grande Guerre
Le véritable basculement s’opère tragiquement mais efficacement durant la Première Guerre mondiale. Le modèle CBA, rustique et inépuisable, devient la cheville ouvrière de la « Voie Sacrée ». Cette période ancre définitivement la réputation de fiabilité de la marque. Si les tentatives de revenir à la voiture légère dans les années 1920, notamment avec des modèles inspirés des méthodes américaines (type VB), se soldèrent par des difficultés financières et techniques, le camion, lui, ne cessa de gagner en performance.
L’âge d’or et les modèles emblématiques qui ont marqué le siècle
L’après-guerre et les Trente Glorieuses marquent l’apogée de la technologie poids lourds à la française. L’usine de Vénissieux, véritable ville dans la ville, tourne à plein régime. C’est ici que naissent des légendes. Parmi elles, le GLR (Grand Large Routier) occupe une place à part. Élu « Camion du siècle » en 1994, ce véhicule lancé en 1949 est le symbole absolu de la reconstruction. Avec son moteur diesel à injection directe « Magic » (licence MAN) et sa cabine semi-avancée, il offrait une endurance qui force encore le respect en Berliet 2025.

L’innovation ne s’arrêtait pas au transport de marchandises classique. La marque a su repousser les limites physiques avec le T100, surnommé le « Géant du désert ». Conçu pour l’exploration pétrolière au Sahara, ce monstre de 50 tonnes, dévoilé en 1957, reste l’un des plus grands camions jamais construits. Il démontre la capacité de l’ingénierie française à s’adapter aux environnements les plus hostiles, un trait de caractère que l’on retrouve sur les modèles militaires comme le GBC 8 « Gazelle », dont les capacités de franchissement sont légendaires.
Voici une sélection des véhicules qui constituent le panthéon de la marque, encore très recherchés par les collectionneurs aujourd’hui :
| Modèle | Type | Année de lancement | Particularité technique ou historique |
|---|---|---|---|
| Berliet CBA | Camion Militaire | 1913 | Héros de la Voie Sacrée 🎖️, transmission par chaînes, increvable. |
| Berliet GLR | Camion Polyvalent | 1949 | Le « Camion du siècle », moteur 5 cylindres emblématique, production record. |
| Berliet T100 | Super-Lourd | 1957 | Conçu pour le désert 🏜️, dimensions titanesques, symbole de démesure. |
| Berliet Stradair | Camion de distribution | 1965 | Suspension pneumatique « Airlam », confort révolutionnaire, design atypique. |
| Berliet TR 280 | Tracteur Routier | 1973 | La grande cabine basculante, puissance turbo, roi de la route des 70s. |
Une philosophie de conception unique
Ce qui distingue ces camions anciens, c’est une approche de l’ingénierie où chaque pièce semblait surdimensionnée pour garantir la longévité. Cette philosophie se retrouve dans plusieurs aspects techniques clés qui ont fait la renommée de la firme :
- 🔩 L’injection directe : Adoptée très tôt, elle a permis des gains de consommation et de puissance significatifs.
- 🚛 Le châssis riveté : Une structure offrant une souplesse et une résistance aux vibrations supérieures aux châssis soudés de l’époque.
- ⚙️ La verticalisation : Berliet fabriquait la quasi-totalité de ses composants, des moteurs aux boîtes de vitesses, garantissant une maîtrise totale de la qualité.
- 🎨 Le design fonctionnel : Des lignes souvent carrées, massives, imposant le respect et facilitant l’entretien.
L’héritage vivant et l’avenir de la collection en 2026
Si la marque a été intégrée à Renault Véhicules Industriels (RVI) à la fin des années 1970, faisant disparaître le nom Berliet des calandres en 1980, l’esprit perdure. Aujourd’hui, l’industrie automobile française reconnaît en Marius et Paul Berliet des pionniers absolus. La Fondation de l’Automobile Marius Berliet effectue un travail titanesque pour préserver archives et véhicules, assurant la transmission de ce savoir-faire aux générations futures.
En 2026, posséder ou restaurer un de ces véhicules est un acte militant pour la sauvegarde du patrimoine. Les rassemblements de modèles emblématiques attirent des foules considérables, prouvant que la mélodie rauque d’un moteur diesel 5 cylindres ou le sifflement d’un turbo sur un TR 280 provoquent toujours autant d’émotion. Ces camions ne sont pas de simples pièces de musée ; ils roulent, ils travaillent parfois encore dans des pays lointains, et continuent de raconter l’histoire d’une France industrielle conquérante.
L’innovation camion d’aujourd’hui, tournée vers l’électrique et l’hydrogène, doit beaucoup aux défricheurs d’hier. Comprendre comment Berliet a su optimiser la logistique et la mécanique au siècle dernier offre des perspectives fascinantes sur l’évolution continue de notre mobilité.
Pourquoi les camions Berliet sont-ils considérés comme indestructibles ?
La réputation de robustesse vient de la sur-ingénierie des composants (châssis, ponts) et de la simplicité mécanique, notamment sur les modèles comme le GLR, conçus pour être réparés facilement dans des conditions difficiles, notamment en Afrique.
Peut-on encore trouver des pièces pour restaurer un Berliet en 2026 ?
Oui, grâce à une communauté de passionnés très active et à la Fondation Berliet qui conserve les plans. Le marché de l’occasion et les refabrications spécialisées permettent de maintenir ces véhicules en état de marche.
Quel a été le dernier camion produit sous la marque Berliet ?
La marque a cessé d’apparaître en 1980 après la fusion avec Saviem pour former RVI. Les derniers modèles conçus par Berliet, comme la gamme R, ont continué leur carrière sous le badge Renault pendant plusieurs années.
Le Berliet T100 existe-t-il toujours ?
Sur les quatre exemplaires produits, deux existent encore. L’un est précieusement conservé par la Fondation Berliet en France, et l’autre se trouve en Algérie, témoignant de son passé pétrolier.
Journaliste automobile depuis 20 ans, ancien chroniqueur pour Auto-Rétro, passionné de mécanique et de storytelling.

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